Wilderness Wallace

stegner

C’est le 8 mai, je pense aux Américains débarqués en France et à qui je dois la vie, puis à un américain en particulier à qui je dois d’inestimables heures de lecture.

Wallace Stegner (1909-1993) mérite d’être mieux connu qu’il n’est en France. Parmi tous ses écrits, il n’y a guère que six ou sept romans publiés chez nous, des merveilles qui nous immergent dans un monde, le wilderness américain ou ce qu’il reste de la Californie des origines, par la grâce d’une prose précise, avec un souffle narratif mais aussi une psychologie fine et jamais centrée sur l’égo de l’auteur, toujours marquée par cette pointe délicieuse et vénéneuse à la fois de fatalisme désespéré.

Chantre de l’Ouest, de la nature et d’une vie simple, Wallace Stegner cisèle pourtant ses histoires avec précision, riches de toutes les facettes de la vie humaine, sans que jamais n’apparaisse un discours écologiste moralisateur ou une leçon de choses aux accents prophétiques. Il a fait naître un courant littéraire américain, mais bien peu ont su remonter le fleuve vers l’océan, cet univers entier qui nous accueille dans les livres de Stegner. Lisez n’importe lequel de ses romans, et de grâce, messieurs les éditeurs, traduisez d’autres oeuvres de cet écrivain majeur.



Relire Arthur Koestler

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Il y a certains « bouquins » qui méritent que l’on s’y arrête. Cette compilation à petit prix vaut mieux, pèse plus lourd, envoie plus de plomb dans l’estomac que bien des éditions inutiles d’aujourd’hui. Cet homme a vécu directement les transformations politiques radicales, souvent inhumaines, de son temps. Mieux, il a su en rendre compte par des romans définitifs comme « Le zéro et l’infini » ou « La tour d’Ezra », ainsi qu’avec des essais toujours passionnants, même quand ils sont discutables (voir « La treizième tribu »).

Il fait hélas partie des étoiles qui palissent à une époque où précisément elles sauraient nous éclairer. Relisez, si vous avez un long week-end d’hiver, les récits autobiographiques d’Arthur Koestler, qui nous emmènent de Hongrie en France, en passant par l’URSS naissante. Il nous parle d’un temps où voyager n’était pas du tourisme, mais un sacerdoce, où la politique envahissait tout et tous, et qui nous laisse aujourd’hui exsangue. Le plus terrible finalement, c’est qu’Arthur Koestler, Joseph Kessel, Bruno Schultz ou Isaac Babel ne nous manquent pas, tellement l’apathie, despote, règne sur toutes nos cervelles.

http://education.francetv.fr/videos/le-zero-et-l-infini-d-arthur-koestler-v113526



Alain Finkielkraut face à l’éloge

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Elu brillamment à l’Académie Française, et personnellement j’en suis ravi, Alain Finkielkraut devra néanmoins faire l’éloge de son prédécesseur dans son fauteuil, Félicien Marceau. La tuile, c’est que cet immortel disparu, alias Louis Carette (qui me rappelle un second rôle inénarrable du cinéma français du même nom) a été un antisémite et nazi convaincu pendant l’occupation (condamné par contumace en Belgique).

Que va dire Alain Finkielkraut ? Comment faire l’éloge d’un académicien dont l’élection a tant choqué Pierre Emmanuel qu’il a démissionné de son siège ? Je n’ai rien lu de Félicien Marceau, prix Goncourt, préféré à Modiano cette année là, mais je lirai l’éloge de Finkielkraut avec angoisse, et avec l’impression que rien ne lui est épargné dans un parcours exemplaire.

On a le sentiment que l‘Identité malheureuse évoquait la France, bien sûr, mais aussi le sentiment qui va habiter ce philosophe au moment de son discours d’intronisation.



Isaac Stern le bien nommé

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J’imagine, peut-être à tort, que beaucoup ont oublié la guerre du golfe de 1991 menée contre l’Irak de Saddam Hussein. Un souvenir en image, celui d’Isaac Stern jouant Bach malgré l’alerte aux Scuds. Il symbolise l’amour immodéré pour la culture, la grande, celle qui agace tant nos contemporains et ennuie nos « sauvageons » de l’éducation nationale.

Ce geste magnifique et humble, de la part d’un des plus grands violonistes du siècle, condense plusieurs signes puissants. Ce citoyen américain juif et musicien célèbre Bach, compositeur Allemand, en Israël. Les masques à gaz, qui doivent faire ricaner les nihilistes d’aujourd’hui, rappellent bien sûr les chambres à gaz (Saddam Hussein se vantait de pouvoir tirer des Scuds armés chimiquement sur Tel-Aviv) et soulignent le fait qu’Israël protège dorénavant les siens. Le violon seul oblige à écouter, à se frayer un chemin entre sirène et brouhaha. Ecoute, Israël, tends l’oreille, l’un de tes meilleurs rejetons répond à la menace par la sonate…

 

 



Arrêt sur une image d’Hannah Arendt

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D’abord, il y a cette clope au bec, en piteux état, qui nous rappelle que la philosophe fumait comme un pompier, et qu’il fût un temps où la cigarette posait son homme (la femme étant, faut-il le rappeler, un homme comme les autres). C’est un plaisir d’afficher un personnage fumeur à une époque où les retoucheurs de photos règnent, aidés par le flicage bien pensant. Et le côté « garçonne » donne à cette image un parfum transgressif.

Hannah Arendt fumait énormément, fulminait encore plus contre les dérives politiques de son temps, les impostures intellectuelles, et surtout le laisser-aller moral. Elle nous aide toujours à discerner les motivations profondes de nos actes, les prémisses cachées des idéologies en vogue. Son style à la fois direct, parfois brutal, mélange le raisonnement rationnel et l’emportement d’humeur.

Lire Hannah Arendt, c’est devenir plus intelligent, même quand pointe le désaccord. Hélas, les antisionistes compulsifs se servent d’elle comme caution, ignorant son adhésion à la cause sioniste elle-même, son engagement dans ce mouvement pendant sa période parisienne (qui s’achève par son arrestation par la police française).

En regard, je pense au livre ardu mais passionnant de Jean-Claude Milner, le Juif de savoir.

milner



Ida, un film singulier (et magnifique)

Ida, Sundance Film Festival 2014

Il y a eu les autorités communistes qui, en leur temps, ont pris soin d’éviter le mot « juif » dans toutes les commémorations de la barbarie nazie, il y a eu le documentaire d’Alain Resnais récemment disparu dont le commentaire ne prononçait pas le mot « juif », il y a eu les carmélites qui désiraient ériger un Carmel non loin de Birkenau, il y a eu tant de négations et de silences que le film de Pawel Pawlikowski, Ida, illumine à lui seul bien plus que des salles obscures. Il nous transporte physiquement dans la Pologne des années 60, nous emmène dans un monde sous cloche, celle du couvent d’Ida et du celle du Pacte de Varsovie. Là, quasi immobiles tant les cadrages fixes inspirées par une ascension étrange nous rivent à notre fauteuil d’orchestre, nous partageons le destin d’un « reste juif » polonais. Et cette formule est à prendre dans les deux sens, celui d’un résidu échappé de l’extermination nazie ainsi que de l’exclusion d’après-guerre, mais aussi d’un commandement de « rester juif » adressé à la nonne du film.

Et c’est précisément ce qui est impossible à réaliser pour les deux personnages, et c’est un metteur en scène polonais qui nous le raconte avec des images d’un noir et blanc atténué, où le ciel ne se distingue pas de la neige, où les troncs d’épineux forment autant de palissades infranchissables.

 

On pourrait presque dire, avec trop d’amertume peut-être, que les festivals klezmer et autres « semaines juives » de la Pologne actuelle forment autant de bruits destinés à taire le silence, celui omniprésent du film de Pawel Pawlikowski. Il était impossible de demeurer juif en Pologne après-guerre, impossible de récupérer sa maison, son cheval, son commerce, impossible de retrouver la trace d’orphelins laissés aux couvents ou à des bonnes âmes de la campagne, impossible d’accabler les pères pour la génération suivante ayant grandi elle-même dans des maisons récupérées, impossible aussi de bâtir le socialisme dans un pays où la cupidité a connu une telle catharsis.

 

Le film ne juge personne, et sans catéchisme aucun nous invite à voir le monde, comme son héroïne recluse depuis toujours, pour devenir à notre tour des témoins.

Et les antisionistes d’aujourd’hui feraient bien de méditer parfois à ce paradoxe : les juifs à qui ils interdisent de vivre dans leur état ne peuvent pas retourner d’où ils étaient venus. Comme disait Perec, être juif «c’est la certitude « de ne devoir la vie qu’au hasard et qu’à l’exil ». Il est tout de même incroyable d’être obligés sous nos latitudes d’entendre à longueur de temps ces critiques, ces appels au boycott, alors que des dizaines de pays boycottent les juifs, les êtres humains juifs.

Allez voir Ida, ce bijou qui raconte qu’en Pologne dans ces années là, un bon juif était soit nonne, soit mort.



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